Brigitte GIRAUD : "Jour de courage"

Les desseins du Ciel, dans leur lumineuse obscurité, semblent avoir guidés la bicyclette intrépide du facteur jusqu'à la boîte aux lettres de mon humble paroisse. Car ce matin encore, je me demandais par quel docte ouvrage j'allais bien pouvoir inaugurer ce blog, uniquement conçu dans le but d'éloigner mes ouailles des mauvaises lectures, et d'essayer par de bonnes - si j'en trouve ! - de leur récurer l'âme. 
Qui suis-je, misérable vermisseau, pour recevoir à mon nom un pli des prestigieuses éditions Flammarion ? Enfin, je l'ouvre quand même. "Joie ! Joie ! Joie !", comme dirait l'autre. Il s'agit du nouveau roman de Brigitte Giraud (une grande pécheresse) : Jour de courage. Disponible dès le 21 août, on ne pouvait rêver meilleur titre pour reprendre le chemin du travail sur de bonnes bases !

Bien qu'elle fut déjà l'auteure de dix ouvrages, je n'ai rencontré l'oeuvre de Brigitte Giraud qu'en 2017 avec Un loup pour l'homme, très remarquable roman qui se déroule pendant la guerre d'Algérie. Ce beau texte eût, selon mon goût, bien mieux mérité les honneurs d'un grand prix que celui d'Alice Zéniter et je vous conseillerais plutôt l'une que l'autre, si vous vous intéressez à cette période. Sans méconnaître bien sûr qu'un artiste se construit en lui-même et que, sauf l'on est comparatiste, mettre deux auteurs dans les plateaux d'une même balance ne mène généralement à rien. 

Comment passe-t-on d'un livre au suivant ? Sans doute à la fois par un fort désir de rompre, d'inventer autre chose, et aussi par fidélité à un fil tissé de quelques préoccupations constantes qui nous lient aux autres. Ce fil est certainement pour Brigitte Giraud celui de l'Histoire : comment la raconter, la comprendre, et surtout comment la lire au miroir de notre époque ? C'est ce que j'ai le plus admiré dans Jour de courage : cette merveilleuse finesse qu'elle a de tisser le temps.

Quel est l'argument ? C'est l'histoire d'un disparu, d'un évanoui qui va nous être contée : dès le début, nous savons que les recherches ont été abandonnées pour retrouver Livio, 17 ans, et que le livre ne nous dira pas ce qu'il est devenu. Tout le corps du roman tient en une heure sa vie, qui s'est jouée la veille de sa disparition : le temps d'un exposé devant sa classe, en cours d'histoire. Devant ses coréligionnaires et celle que l'on suppose d'abord être son amie de coeur, il se plonge dans l'ignominie des premiers autodafés dans l'Allemagne nazie de 1933 pour exhumer un fascinant personnage, le docteur Magnus Hirschfeld, qui fonda le premier institut d'études et d'accueil sur l'homosexualité, oeuvra pour l'égalité des hommes et des femmes, et réuni une très importante bibliothèque réunissant tous les écrits sur le sujet, bibliothèque qui finira brûlée. Tout le temps de cet exposé, que nous vivons du point de vue de Livio, est pour lui une façon de trouver un autre courage : celui de faire par ce détour l'aveu de sa propre homosexualité (ou homosensualité ?), lui-même brûlant d'angoisse face à la réaction des autres élèves, de ses parents, de la jeune fille Camille.

Cela ne fait pas à proprement parler une "intrigue" : car l'intrigue est dans le reste. Dans les notations qu'il fait à propos des ignorances sur ce sujet, sur l'incompréhension de ses camarades, de sa professeur. Et nous, lecteurs, ce qui nous intrigue, ce sont les digressions : souvenirs d'une noce, bribes de conversations, réactions panurgiques de la classe comme de la société. Il nous apparaît alors clairement que les processus de rejet ou d'acceptation de celui qui affirme une différence ne sont peut-être pas si différentes en 2018 que dans l'Allemagne de 1933. La proportion est différente ; les circonstances ; mais pas le mécanisme. 

Enfin, et cela prend tout son sens dans les dernières pages du livre, l'exhumation de cet épisode oublié de ceux qui brûlèrent les livres comme les hommes n'est-elle pas un geste visant à ne pas laisser dans les limbes les noms des martyrs, et l'éloge de la mémoire qui est avant tout une posture morale et éthique ? Quelques indices dans le texte peuvent le laisser supposer. Comment comprendre le titre du roman ? Tout d'abord parce que ce jour d'exposé sera celui où Livio devra trouver le courage de faire son coming out, cela va sans dire. Mais il évoque aussi bien sûr le "Dies irae", jour de colère. ou "Prose des Morts". Ce poème d'Apocalypse qui tient à la fois de la colère de Dieu au Jugement dernier, et chante la faiblesse de l'homme. Ou bien encore, comment comprendre le prénom de Livio : a-t-il quelque signification cachée ? Je me risque à y entendre un jeu sur Livio / Olive, qui me fait songer au Mont des oliviers, commun aux trois grandes religions du livre, lieu de prédication, de résurrection des morts et de l'Ascension. La prédication : l'exposé ; la résurrection : la mémoire ; l'Ascension : la disparition de Livio. Du jeune homme on ne trouvera plus la trace ni le corps, mais il aura transmis un message dont Camille reprendra le flambeau. Plus que sa "petite amie" elle sera sa disciple, oeuvrant pour que l'homme soit un peu moins un loup pour l'homme.

Il est bien entendu possible de lire un roman de bien des façons : une oeuvre d'art dit toujours plus que ce qu'elle dit, même si comme ici, elle dit déjà beaucoup. Pourtant la lecture en est aisée : Brigitte Giraud manie une langue fluide et familière qui est en réalité travaillée comme de la poésie. Et c'est pourquoi, quelques faibles que soient les lumières dont je dispose (quelques cierges par-ci par-là, pas plus) je tiens Brigitte Giraud pour un très bel écrivain qu'il vous faut absolument fréquenter.

Même si vous n'êtes, comme je le soupçonne, qu'une bande de mécréants.


Brigitte Giraud : Jour de courage (Flammarion). En librairie le 21 août 2019.

Voir aussi :
Brigitte Giraud : Un loup pour l'homme (J'ai lu).




Commentaires

  1. J'ai lu un livre de cette auteure, il y a très longtemps. Il ne m'avait pas marquée. Mais à vous lire, il faudrait que je retente... En tout cas, c'est sympa de vous lire sous ce format !

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    1. Très heureux que vous soyez la première à déposer un commentaire sur ce blog, chère Delphine. Je savais la modération de votre enthousiasme sur Brigitte Giraud, mais peut-être cela changera-t-il à la rencontre d'un autre livre ? Quant à moi, vous me connaissez, je suis incapable de dire du mal d'un auteur !!
      J'en profite pour signaler aux quelques rares personnes qui ne s'en délecteraient pas déjà, le lien de votre excellent blog. (On doit pouvoir mettre cela sur la page de présentation, mais pour l'heure, je n'ai pas percé le mystère de cette manoeuvre compliquée).

      http://delphine-olympe.blogspot.com/

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    2. Merci Nicolas, c'est vraiment très délicat de votre part. Comme toujours !

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    3. C'est sûr ! 😁 J'espère que le reste vous plaira.

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