Cécile LADJALI : "Bénédict"

Après avoir effectué sous mon édredon de douleurs de nombreuses révolutions, j'ai fini par me lever, plein d'une sainte colère. Ah, je m'en souviendrai de la nuit du 4 août ! Pourtant hier soir j'avais été d'une pieuse mesure ; après avoir mangé ma soupe de pissenlits et bu un grand verre d'eau fraiche, j'ai regardé sur Arte l'opéra "Cavalleria rusticana" (ça doit vouloir dire  "Le vieux cheval" ou "Le cavalier de la campagne") dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'était guère subversif. Processions, messe, église, excommunication, fille-mère, Vierge, femme de mauvaise vie... Quand j'allume le poste ce ,n'est pas pour me rappeler le boulot. Bref, je suis allé me coucher assez tôt, non sans avoir fait quelques flatteries à mon chat. Mais au lieu de s'endormir tout de suite, la miaulante bête en réclamait toujours plus. Et la séance s'est poursuivie jusqu'à deux heures du matin. Dans mon cauchemar je le sentais planter ses griffes en mon séant comme s'il était possédé du Malin, et ne cessait de me répéter qu'il en avait assez d'être toujours servi en deuxième, qu'il en avait marre de la brioche et qu'il exigeait de la viande hachée, que c'était toujours les mêmes qui courraient après les souris etc, etc. : "A bas tous les privilèges !" Alors si c'est comme ça, moi aussi je vais m'accorder un privilège. Celui de prendre dans ma bibliothèque un livre qui n'est pas une nouveauté, (il date de janvier 2018) mais que je tiens pour un chef-d'oeuvre : Bénédict de Cécile Ladjali (Actes Sud).

Cécile Ladjali est une femme d'une énergie débordante, suractive, généreuse, totalement dévouée à l'enseignement et à la littérature. Elle a enseigné le français pendant vingt ans en Seine Saint-Denis, et y a acquis la passion de transmettre et l'idée fermement défendue que l'exigence et l'excellence était bonne pour tous, et que ce n'était pas rendre service aux enfants des milieux défavorisés que de leur donner un enseignement au rabais. Bref, tout le contraire des politiques depuis des décennies, qui pensent acheter la paix sociale en rabaissant constamment le niveau. De la même façon, ses livres plus magnifiques les uns que les autres ne transigent pas avec la beauté du langage, les références littéraires, les différents registres et se plaisent à rendre la complexité des êtres et du monde. Vous l'aurez compris, si vous cherchez à lire une bluette de peu de pages, où tout est à l'avance résolu et que vous aurez digérée avant d'avoir fini de l'avaler, vous n'êtes pas à la bonne adresse. Mais si vous faites l'effort de lire attentivement ce roman aux abords parfois complexes (mais au style très fluide et poétique) vous serez nourris pour longtemps et récompensés par un plaisir d'autant plus grand. Et je tenais à parler précisément de Bénédict, car je crois que c'est son livre à la fois le plus ambitieux et le plus abouti.

Bénédict est un professeur de Littérature Comparée qui officie la moitié de l'année à Lausanne et l'Iran, portant lui-même ses deux nationalités. Très vite on comprend que ce n'est pas un professeur comme un autre : il fascine une partie de ses étudiants qui l'écoutent avec avidité parce qu'ils perturbe leurs certitudes, et choque l'autre partie, dérangée par son anticonformisme. Car bien vite un doute plane (pour le lecteur) sur l'identité réelle de ce professeur, jouant de son androgynie. Le récit commence d'ailleurs le 11 janvier 2016, au lendemain de la mort de David Bowie. Bénédict Laudes porte au front une tache brune qui évoque bien sûr Black Star. (Il semble d'ailleurs que ce soit cette disparition qui a déclenché le début de l'écriture du livre). Vous aurez noté au passage le nom latin "Laudes", les louanges, désignant aussi des prières pour le lever du soleil... Il faut savoir aussi que Bénédict est sujet à des crises d'épilepsie, dont l'une, à l'âge de 13 ans, l'a plongé dans un monde en noir et blanc, qui le maintient dans un gris qui est peut-être aussi le monde de l'ambiguïté. "Blanc" et "Gris" sont les titres des deux parties de ce livre.

Je donne ici quelques éléments, pêle-mêle (n'ayant pas mes notes sous les yeux) que le lecteur pourra interroger à son tour. Tout d'abord je note que le premier cours que donne Bénédict en Suisse, au début du roman, porte sur Rilke, les Sonnets à Orphée. Or, c'est par ce même texte qu'elle ouvrait son premier livre, Eloge de la transmission, des entretiens avec George Steiner (Albin Michel, 2003). Ces entretiens réalisés à l'issue d'un travail avec sa classe, portent aussi sur les rapports du maître et de l'élève. On retrouve beaucoup des thèmes de ce premier ouvrage dans ce roman-ci. Bénédict a deux élèves favoris qu'il veut absolument sauver (qu'il "bénie"): Angélique et son petit ami Nadir. Angélique, cela se comprend aisément. Nadir signifie "l'opposé du zénith", par extension "le point le plus bas". Il est aussi celui dont la lumière décline, et dont la jalousie (et le désir refoulé) va détruire leur relation. Notons au passage une chose amusante : il y a dans l'histoire de l'Iran un Nadir Shah (1688-1747) dont la légende veut qu'il ait fait crever les yeux de son fils aîné. (On se passerait assez facilement d'un papa de cette humeur-là). Or, le livre contient plusieurs scènes d'agression où on s'en prend aux yeux... Je suppose que le choix de ce nom vient de là, sans compter qu'en psychanalyse, s'en prendre à l'oeil traduit un désir de castration. Enfin il faudrait faire mille remarques tant le texte est riche. Je ne relèverais ici que les très belles pages sur les parents de Bénédict qui nous laissent supposer que ce livre est aussi une manière pudique de rendre visite à des fantômes aimés.

On l'aura compris l'un des grands thèmes du roman est celui de l'androgyne qu'incarne Bénédict. Et si vous vous souvenez de votre classe de terminale, vous vous souviendrez tout de suite du Banquet de Platon. Quelle est la véritable identité du héros/héroïne ? Il est plein des possibilités de son corps, et le texte nous frôle sans cesse de sa sensualité. Quels sont les frontières des hommes et quels sont les frontières des corps ? Ce rêve d'unité avec sa moitié perdue (Platon) n'est-il pas aussi un rêve humaniste au sens de Montaigne. De ce point de vue le passage sur les migrants qu'Angélique veut secourir suggère une impasse : on leur fait payer la générosité qu'on leur prodigue. Il semble y avoir toujours une ambiguïté dans l'altérité. Et l'on fini par se demander si Bénédict n'est pas un ange déchu ?

Je préfère ne pas trop en dévoiler sur la seconde partie ("Noir") pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte. Car il y a beaucoup de renversements de situation : c'est la partie qui se passe en Iran, avec une intolérance d'état, une terreur religieuse et ce qui s'ensuit. Cependant, là encore c'est le royaume de l'ambiguïté. C'est la terre de toutes les oppositions mais aussi le pays qui porte la nostalgie de l'enfance (magnifique chapitre "Treize ans"). Par la poésie, le travail intellectuel, l'enseignement et la contrebande du corps Bénédict lutte aussi contre ce qui l'oppresse : "Instiler la liberté du dedans à la geôle du dehors".

Le roman, qui est aussi une grande histoire d'amour, porte les frémissements d'une révolution qui sourd : dans ce pays, en dépit des atteintes qu'elles subissent, ce sont les filles qui font des études, pas les hommes. Et bientôt, comme il y aura besoin d'enseignants, d'avocats, de managers, de médecins... ce seront elles qui seront qualifiées et dirigeront tout. "Je reviens au pays de ma mère car j'y ai contracté une dette. Je dois lui rendre ce que l'occident m'a donné."


Cécile LADJALI : Bénédict (Actes Sud, 2018)

Tous les romans, pièces, essais de Cécile Ladjali sont à lire et se trouvent chez Actes Sud ou en poche Babel. Peut-être, pour faire sa connaissance faut-il lire en priorité Shab ou la nuit (2013).




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