CHRONICUS INTERRUPTUS

J'étais tantôt en ma chambre, pieusement penché sur mon écritoire, la plume à la main, afin de coucher sur le papier les fortes méditations sur lesquelles je fonderais mon prêche du jour. Grâce au Ciel, d'habitude cela jailli d'un coup, comme une sainte inspiration, mais aujourd'hui j'avais beau m'acharner sur ma plume, celle-ci, sans pourtant perdre en fermeté, n'arrivait pas à s'exprimer pleinement, comme une bête qui sous le coup de quelque fatigue n'aurait pas la jouissance de toutes ses facultés.

C'est alors que ma jeune gouvernante, qui m'assiste habituellement dans la réalisation de la rude tâche, me fit porter un pli urgent. C'était une lettre du Marquis de M. :

"Monsieur l'abbé,
Quelques amis m'ont fait ce soir la délicate surprise d'avoir convié au château, pour mes 51 ans, quelques dames et jeunes personnes (cinquante-et-une au total) afin d'apporter une touche de fraîcheur et de gaîté à un souper qui risquait d'être un peu trop sous le signe de l'austérité.
Nous autres, hommes d'épée, sommes plus habitués aux rudesses du bivouaque su'aux tendres rondeurs de la conversation de ces dames.
Et comme je pense que la politesse exigera que je m'entretienne quelques instants avec chacune d'elles, cela risque de se prolonger fort tard, et j'aurais bien besoin du secours d'un homme d'église, une fois la réception terminée, pour remettre un peu mes idées au clair, et au besoin, d'en référer au Ciel.
Une dernière chose : pourriez-vous apporter quelques "vêtements de nuit" ? Plusieurs boites tant qu'à faire.
Votre."

Dans le fond le Marquis est un homme très prude, et il n'aura peut-être pas voulu rester seul avec ces dames, de peur que quelque méchante langue aille inventer... je ne sais quoi ! Je dois donc laisser là mes notes, mon article du jour... Tant pis, vous n'aurez mes avis littéraires éclairés que demain !

Il faut que je file.



Commentaires

  1. Ce marquis de M est un fieffé gredin qui n'a de plaisir qu'à distraire la concentration et l'application des littérateurs. Heureusement que ses muses, chastes et prudes, savent stimuler imagination et créativité...
    Courage l'abbé !

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    1. Vous avez tout compris l'ami ! Ce marquis de M. a une mauvaise influence sur moi... Mais je lutte. Heureusement que j'ai mon boudoir pour m'exercer à la vertu. Et je vois bien à vôtre style que vous êtes homme d'honneur, et pas l'un de ces gibiers d'excommunication qui vont déjeuner le midi au Procope avec les philosophes !!

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