Jean-Luc COATALEM : "La part du fils"
Attaqué de toutes parts, bataillant contre ces messieurs les moustiques (malgré mon épaisse soutane), luttant contre une canicule qui me fait presque désirer les flammes de l'Enfer, et surtout enseveli par cent fadaises menaçant de paraître à la rentrée, je n'ai dû cet été mon salut qu'à quelques excellents livres (et à la présence rafraîchissante d'une jeune paroissienne qui, avec une abnégation admirable, n'a point ménagé ses efforts, de jour comme de nuit, pour adoucir les rigueurs de mon ministère).
Au premier rang de ces livres, je veux citer La part du fils, de Jean-Luc Coatalem, qui est à mon avis le plus beau roman que sortiront les éditions Stock à la rentrée (en librairie le 21 août). J'y ai fait la rencontre bouleversante d'un homme en proie au mal de mémoire, et qui avec beaucoup de pudeur et de retenue nous vertige corps et âme dans une langue au lyrisme fou.
Jean-Luc Coatalem n'est certes pas un inconnu : journaliste, grand voyageur, rédacteur en chef du magazine Géo et auteur récompensé de nombreux prix, il n'est cependant pas encore mis à sa juste place - ce qui est hélas souvent le cas des écrivains les plus exigeants. J'avais précédemment adoré son Gauguin, Je suis dans les mers du sud (2001), et plus encore Mes pas vont ailleurs (2017) récit construit autour de la figure du poète Victor Segalen. Mais ce nouveau roman m'a entraîné plus loin : l'auteur devait le porter en lui depuis très longtemps, l'écrivant dans le secret de son esprit avec cette précaution et cette délicatesse que l'on prend à manier tout ce qui peut percer le coeur.
Jamais comme dans ce livre l'expression "Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es" n'a sondé tant de ténèbres. Il y a un fantôme dans la mémoire familiale, Paol, le grand-père du narrateur : de lui il ne sait presque rien, si ce n'est qu'un jour de septembre 1943 il a été arrêté devant son jeune fils par la Gestapo pour un motif inconnu. Incarcéré à Brest puis perdu dans la nuit de la déportation, la douleur et les interrogations font de Paol un sujet tabou dans la famille. Le narrateur ressent vivement le manque et se heurte au silence quand il essaie d'interroger son père. Il se donne alors pour mission d'aller à la recherche de ce grand-père, amassant des bribes de renseignements, très maigres et porteurs de peu d'espoir. Mais au fil du récit se dessine une autre aventure : celle d'une quête intérieure et de la reconstruction d'une histoire intime.
Jean-Luc Coatalem remet ses pas dans les pas de son grand-père, d'abord sur les lieux de son enfance en Bretagne, dont il ensorcèle les paysages de vent, de sel, d'herbes désolées et de grottes mystérieuses, puis en Cochinchine dont il gardera toujours l'amer regret, enfin sur les rails de la déportation qui le conduiront jusqu'en Allemagne. Il passe dans ces paysages autant que les paysages passent en lui, déversant leur liqueur dans un style superbe de lyrisme. Plus on avance dans le livre et plus on est pris de la même avidité de savoir, et le rythme de la lecture s'accélère : son histoire est devenue la nôtre. Le hasard s'en mêle, les maisons chuchotent des secrets, où sont les vivants, qui sont les fantômes ?
En fouillant une énigme privée, Jean-Luc Coatalem a touché aussi à un moment d'Histoire collective, et par là contribue à ce que, avec l'aide de la fiction, toute mémoire ne se perde pas.
Il est certain que ce récit doit avoir apaisé quelque chose en lui, mais pour nous, lecteurs, il établi aussi un autre point de vue sur ses livres. Et j'avancerais pour ma part qu'il faut d'abord lire ce livre pour connaître l'homme et remonter ensuite le cours du fleuve : reprendre les livres de Jean-Luc Coatalem depuis le début avec celui-ci en tête, comme un phare. Epouser patiemment leur mélancolique errance.
Dans l'usage du monde et l'usage du langage, Jean-Luc Coatalem a puisé la force d'assumer la part que le père n'a pu lui-même porter : telle est la part du fils.
Un très beau texte donc, que je vous conjure de ne pas négliger quand les médias essaieront de vous faire avaler de force d'autres nourritures, bibines frelatées, à la faveur de la rentrée littéraire. Ici, vous rencontrerez non seulement un magnifique auteur, mais aussi un homme de coeur, ce qui n'a pas de prix.



Encore un auteur que je dois découvrir... décidément, je sens que ce blog, outre la saveur de sa prose, va m'encourager à partir à l'aventure. Et dire que je suis plutôt d'humeur anticléricale...
RépondreSupprimerIl me semble, chère Nicole, être particulièrement choyé depuis hier, puisque deux des reines de la blogosphère m'ont gratifié d'un commentaire. Je le prends comme un adoubement... J'espère que vous aurez plaisir à passer par là de temps en temps. Quant aux auteurs, il est vrai qu'on ne cesse d'en découvrir ; même quand on lit beaucoup, la part d'inconnu reste énorme. C'est ce qui rend la lecture grisante : chaque nouveau livre est une aventure.
SupprimerUn texte qui met en appétit, un nouvel auteur à découvrir, merci. Mais plus j avance dans le texte et plus je suis prise de la même impression : la phrase se précipite. Et au fil du texte se dessine un style: la phrase s y précipite.
RépondreSupprimerMerci pour ce commentaire. Si je vous ai donné l'envie de lire Jean-Luc Coatalem, je suis absolument comblé. Par contre votre histoire de phrase qui se précipite m'intrigue... N'hésitez pas la prochaine fois à signer de votre nom (comme le permet la petite flêche sur la droite) : ainsi j'identifierai si nous nous connaissons déjà. Merci en tout cas de votre passage.
SupprimerMais on ne vous arrête plus ! Depuis l'Équateur où je me trouve j'ai bien du mal à vous suivre !
RépondreSupprimerJ'avais aussi aimé le livre de Coatalem sur Gauguin. Et ce que vous dites de celui-ci m'incite vraiment à m'y intéresser.
Quel honneur pour moi d'avoir une lectrice en Equateur !! Mais profitez plutôt de vos vacances, il sera toujours temps de me lire plus tard, si cela vous distrait. Je ne suis pas étonné que le Gauguin vous ait plu, et j'espère qu'il en sera de même pour celui-ci, quoi que différent. Quant à moi, je guête avec curiosité votre rentrée parisienne au Divan, et y amènerai toutes les communiantes de ma paroisse !
SupprimerJe ss conquise par le talent, c normal, évident mm, je ss consternée par la haine malveillante et acharnée de ces qq uns qui, finalement, ont fini par me convaincre que Yann Moix était sincère, témoin de la douleur infligée par ses proches. Des proches qui réagissent subitement en défiant l'auteur ds ses déclarations ouvertes au public qui veut bien lire. Une famille ds le déni, ça aussi, je connais. "Orléans", un livre consternant qui m'a plongé (ou replongé) ds ds blessures tjs ouvertes par la mémoire, cette sentinelle de l'esprit. Ecrire ns apprend à estomper la douleur et le souvenir devient cicatrice.
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