L'HONNEUR DES LIVRES


Les livres nous connaissent mieux que nous-mêmes. Promis à l'oubli et à la destruction, mus par je ne sais quel mystérieux instinct, ils jettent leurs dernières forces dans le chemin où nous allons, peut-être, nous arrêter. La chance insiste, parfois, parce qu'ils ont quelque chose à nous dire, quelque chose qui ne doit pas se perdre.

Il y a quelques semaines, passant par la bibliothèque municipale, je me flânai quelques instants sur le seuil de la sortie (si l'on peut dire cela), à l'endroit où les gens viennent déposer des livres dont ils ne veulent plus, fouillis dans lequel chacun est libre de se servir. Je parcourais cela distraitement, non pour y trouver quelque chose (car c'est souvent l'ultime refuge de la littérature la plus vile ou la plus commune - les livres de poches que l'on trouve partout). J'étais prêt à passer mon chemin quand mon oeil fut attiré par quelques fascicules dont le format m'était bien familier mais... Pourquoi se trouveraient-ils là ? Il y avait six volumes, et un autre de format plus grand : Le livre ouvert II de Paul Eluard, dans son édition originale de janvier 1942. Quelle main avait pu poser ça là ? Et pourquoi un bibliothécaire n'avait pas mis ce trésor à l'abri ? Les six autres volumes étaient des titres parus aux Editions de Minuit pendant l'occupation : on en trouve assez fréquemment chez les bouquinistes des rééditions datant d'après la Libération. Mais après avoir examiné les volumes, dont le touché est si caractéristique, je m'aperçus que c'étaient tous des originaux, principalement de l'année 1943. C'est-à-dire de ces volumes écrits, imprimés, brochés à la main, et distribués dans la clandestinité aux risques et périls de ceux qui pouvaient être pris avec, fussent-ils simples lecteurs. Certains portent la trace de salissures, d'autres ont été protégés (ou cachés) soigneusement. On trouve en les ouvrant là une dédicace, un nom, un marque-page. Certains sont entrés dans l'Histoire, d'autres sont scandaleusement oubliés. N'avaient-ils pas risqué leurs vies pour qu'au moins la littérature ne se couche pas complètement devant la barbarie nazie ? Et que contre tout ce qui était en train d'anéantir les valeurs humanistes fruit de siècles d'art quelques uns se dressent, et parlent hautement pour exalter l'Esprit de Résistance. 

LE PRESENT VOLUME
PUBLIE SOUS L'OPPRESSION
AUX DEPENS
DE QUELQUES LETTRES PATRIOTES
A ETE ACHEVE D'IMPRIMER
A PARIS
LE 6 OCTOBRE 1943


Voilà ce qu'on peut lire aux dos des pages de faux-titre. Pour qu'ils parviennent jusqu'entre mes mains d'homme qui n'a pas connu la guerre, qui n'a pas vu son pays occupé, qui n'a pas vu ses voisins terrorisés, déportés, massacrés, il a fallu à ses volumes de survivre à la guerre; d'être relus, gardés avec respect tout une vie chez un particulier, dont une main anonyme a fini par faire le geste de confier à d'autres lecteurs cette précieuse mémoire. Qui en était le premier propriétaire ? Personne à la bibliothèque n'a pu me le dire : "On ne l'a pas vu"... Et peut-être est-ce toute sa gloire, à cet homme d'avoir été celui qu'on n'a pas vu.

Voici Pages choisies de Jacques Decour, le fondateur des Lettres françaises clandestines, fusillé le 30 mai 1942 aux côtés du physicien Salomon et du philosophe Georges Politzer. Voici Le musée Grévin, de François La Colère, alias Aragon. Voici La pensée patiente, de Thimerais, alias Léon Motchane, mathématicien fondateur de l'Institut des Hautes Etudes Scientifiques ; mais qui s'en souvient à part quelques spécialistes ? Dans ce volume a été glissé un tract proclamant que Le silence de la mer de Vercors est parvenu en Angleterre. Voici La marque de l'homme, de Mortagne, alias Claude Morgan. Voici le second volume de L'honneur des poètes, conçu par Eluard et Jean Paulhan : une anthologie européenne des poètes de la Résistance au nazisme. Et si l'on peut encore reconnaître sous les pseudonymes de Valentin Guillois Robert Desnos, Jacques Destaing Aragon, Jean Noir Jean Cassou... Qui sait encore identifier sous les noms de Jean Silence, Rémy Walter, ou Jean Delamaille : Lucien Scheller, Jean Marcenac et Jean Lescure ? Et voici enfin un texte majeur signé Laurent Daniel : Les amants d'Avignon, alias Elsa Triolet. Première femme à recevoir le prix Goncourt en 1945 (pour l'année 1944) et l'une des rares femmes médaille de la Résistance.

Ce n'est d'ailleurs pas seulement avec les yeux de l'histoire qu'il faut lire ces textes aujourd'hui : mais avec ceux de l'art. Car ce sont pour la plupart de très beaux textes que chacun devrait pouvoir encore lire. Ils doivent retrouver leur place dans nos bibliothèques. Comment, lorsque l'on tient dans ses mains ces volumes si précieux ne pas être profondément ému de ce qu'ils portent. Et comment ne pas être révolté de la place qui est faite dans la presse et l'édition, constamment aux pires des collaborateurs quand on ne trouve plus les textes des résistants ? Songez que Gallimard a réédité il y a peu d'années, avec force tapage, Les Décombres de Rebatet ; qu'il y au moins trois volumes de Céline en Pléiade, que son éditeur se régale à l'avance de la réédition de ses pamphlets antisémites... Et qu'on ne trouve plus les romans d'Elsa Triolet, que Vercors (à part un titre) n'est quasiment plus édité, qu'il n'y a pas une anthologie un peu à jour des poètes de la Résistance ! N'y aurait-il personne chez Gallimard pour songer à ne serait-ce qu'une Pléiade regroupant leurs écrits ? Et qu'on ne me dise pas que c'est parce que les textes sont faibles... Faible, Le silence de la mer et La marche à l'étoile de Vercors ? Faible l'Elsa Triolet des Amants d'Avignon, du Cheval Blanc ou des nouvelles de Mille regrets ? Faible Le cahier noir de François Mauriac ? Et les admirables romans de Jean Prévost, mort au Vercors les armes à la main, ne mériteraient-ils pas à eux seuls tout un volume ? Si ces textes là sont faibles, que dire de Bagatelles pour un massacre ?

Comment ne pas laisser le dernier mot de cette évocation brouillonne à l'un d'eux ? Eluard, par exemple.

TOUTE LA VIE

A l'origine de mes forces ma mémoire
De tout son poids brille sur l'herbe de l'enfance
Herbe déserte herbe d'azur sans un pas d'homme
où les jours moins les jours n'ont pas laissé de nuit





Commentaires

  1. Oh ! J'avoue que j'ignorais tout de l'existence de ces publications et que ton billet suscite en moi beaucoup d'émotion à l'évocation de ces temps où écrire et publier étaient des actes de résistance... mais ne le sont-ils pas encore, dans certains cas ?

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    1. Ah je suis tout à fait d'accord avec toi, Nicole ! Ecrire est un acte de résistance, en tout cas chez les auteurs que j'aime : résistance aux épreuves de la vie, ou aux sacages de l'histoire. Mais surtout résistance à la médiocrité en écrivant une langue la plus belle possible, et résistance à l'abrutissement en suscitant en nous curiosités et débats.
      Finalement, lire et écrire nous fait rencontrer nos semblables, non ?

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