Philippe FOREST : "Je reste roi de mes chagrins"

L’homme qui peint, écrit ou compose se perd de vue. Tout ce qu’il représente  demeure méconnaissable, et l’œuvre dit toujours autre chose. Mais par les inflexions de la forme, une voix se révèle, se retrouve et nous étreint ; elle chante la nuit noire du chagrin, de la perte, et le silence des cœurs blessés. De L’Enfant éternel (1997) à L’Oubli (2018), en passant par Sarinagara (2004) ou Le Chat de Schrödinger (2013) Philippe Forest n’a cessé d’interroger le genre romanesque, se renouvelant sans cesse, et opposant à l’éphémère d’une vie l’une des plus belles proses française d’aujourd’hui. Si tout roman a pour intrigue véritable la création, Je reste roi de mes chagrins est certainement l’un de ses livres les plus aventureux. Quel plaisir de lire ce texte d’orfèvre où chaque phrase est une délicatesse, où chaque remarque ouvre une perspective ! Rien d’hermétique ni d’expérimental pourtant : tout sert la beauté et l’émotion. 

Le thème apparent est celui de l’artiste et son modèle. En 1954, le peintre Graham Sutherland doit réaliser un portrait pour les 80 ans de Churchill. Sur ce thème Philippe Forest compose d’infinies variations, où les rôles et les propos s’inversent : qui est le peintre, qui est le modèle ? Lequel fait le portrait de l’autre ? Tout portrait n’est-il pas un paysage intérieur, et l’inévitable autoportrait du peintre ? Peinture, écriture de l’histoire, destin personnel, politique : ces variations se résolvent en une judicieuse reprise, ou répétition, qui induit la forme théâtrale. Aussi le roman est-il structuré en quatre actes, divisés en scènes, précédés d’un Prologue et séparés d’Intermèdes. Shakespeare, comme l’annonce le titre est omniprésent et nombres de ses pièces sont citées, soit directement, soit par allusions. Mais ce n’est pas tant un roman du théâtre que le théâtre du roman que l’auteur propose. « Toutes les histoires du monde traînent à terre », et il n’y a finalement qu’une histoire, avance Forest. Les histoires précèdent les hommes et ce sont elles qui nous racontent. Il modernise le thème stendhalien du miroir et du roman : « Le passé et le futur forment deux miroirs placés face à face, légèrement de biais, dont chacun réfléchit l’autre et entre lesquels le présent qui se tient voit son image démultipliée à l’infini. » 

Infini, théâtre, roman, Prologue, Lever de rideau, acteur, écrivain, Richard II… : personne ne semble avoir encore relevé dans la critique l’évidence d’un vocabulaire et d’allusions empruntés à un auteur dont Forest ne cite pas le nom dans son roman, mais auquel il a déjà consacré deux ouvrages majeurs. Il l’indique d’ailleurs dès le titre : car si Shakespeare écrit « Vous pouvez me retirer ma gloire et ma puissance ; mais non mes chagrins dont je resterai toujours le roi » (acte IV, scène 1 – la même place que dans le roman), « Je reste roi de mes douleurs » est un vers du poème Richard II quarante dans Le Crève-cœur d’Aragon. Et son dernier roman, de 1974 (dont Philippe Forest a établi l’édition pour la pléiade), Théâtre/Roman, est évidemment le livre fantôme avec lequel il dialogue. Théâtre/Roman, bien que très différent,  est lui-même un roman mêlant prose, poésie, théâtre, réflexions sur l’écriture et la représentation, dialogue entre un vieil écrivain et un acteur qui serait son cadet, son double, son futur (ou son passé ?). De même, la belle expression « le falun des phrases », ne peut que nous évoquer au chapitre « Le falun des rêves » ; ou le personnage du Prologue, avec ses Intermèdes, est sans doute un souvenir du recueil Les Poètes (1960). Le roman de Philippe Forest s’ouvre donc sur de multiples autres contrées littéraires, dans lesquelles le lecteur pourra poursuivre son Vertige. 

Seul Philippe Forest peut parler du drame que Churchill et Sutherland vont se découvrir en commun, et qui fonde toute son œuvre depuis L’enfant éternel. Le romancier devait-il y revenir ? Il en murmure (Acte III) une poignante expression : « Il s’agit d’un secret. Mais, selon un autre paradoxe qui n’est pas moins mystérieux que le précédent, on ne parvient à le conserver qu’à la condition de le trahir aussi. Ce sont des choses dont on ne parle pas. Sauf parfois. Au théâtre. Ou bien dans un roman. Où d’autres règles valent que celles qui ont cours dans la vie, là où la bienséance trace une frontière qui ne se franchit pas entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. »

Philippe FOREST : Je reste roi de mes chagrins (Gallimard)

Commentaires

  1. Depuis le temps que je me dis qu'il faut que je lise cet auteur... Cet article ne fait que renforcer cette conviction. Mais comment vais-je bien pouvoir lire tout ce que cette magnifique rentrée nous offre de passionnant ???

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