Yann MOIX : "Orléans"
Comme l'humble berger abandonnant un instant son paisible troupeau pour aller secourir la brebis égarée, je prends ce soir la plume, mes bons lecteurs, pour plaider la cause d'un grand pêcheur: Yann Moix, qui publiera le 21 août aux éditions Grasset, Orléans. Qu'il lui jette la première crème anti-rides celui qui n'a jamais préféré deux femmes de 25 ans à une de 50 ! Moi même qui vous parle... mais je suis tenu dans ce domaine à une certaine réserve pour des raisons professionnelles. Bref. La tâche est difficile et c'est pourquoi je m'y prends dès aujourd'hui. Yann Moix part avec un gros avantage : il est très connu grâce à la télé ; et avec un gros handicap : il est très mal connu à cause de la télé. Pour les uns impertinent, pour les autres odieux, tantôt publicitaire cynique, tantôt auteur précoce et doué, la confusion règne et la lecture recule. C'est pourquoi je propose d'en revenir tout simplement au texte.
L'honnêteté m'oblige à dire que moi aussi je commençais cette lecture avec des préventions. La même honnêteté me pousse à reconnaître que j'avais tort : ce livre est de la vraie littérature, d'une belle tenue stylistique, il est plein de réflexions fines et intéressantes, et surtout il est très intelligemment construit et finalement bouleversant. Il a aussi quelques défauts, mais moindres en regard de la réussite de l'ensemble.
Orléans est la ville où Yann Moix a grandi, martyrisé par ses parents. Ce livre est le récit, souvent insoutenable, d'une vie d'enfer, au noir de laquelle l'enfant va découvrir la lecture, la littérature, s'y accrocher, s'acharner à écrire et ainsi, au bout de longues années de lutte, se sauver par la création. Au tout début son histoire m'évoquait l'atmosphère pesante du magnifique Profession du père de Sorj Chalandon. Mais bien vite on abandonne cette piste de lecture, parce qu'ici, comme le proclamaient les assassins nazis "il n'y a pas de pourquoi". Je ne peux, et je ne veux pas décrire ici les sévices, les humiliations, la violence physique et la sauvagerie psychologique qu'aura a subir l'enfant. Seul l'art d'écrire peut permettre de supporter de les lire. Et l'art est ici très maîtrisé : très grande sobriété, immense pudeur de plume. "La vérité, l'âpre vérité", tout effet de manche eût été insupportable. L'auteur sait nous préparer, nous armer pour la lecture : à chaque nouveau chapitre une nouvelle correction, à chaque fois plus atroce, mais que nous affrontons parce qu'elle est dénuée de tout voyeurisme et que nous sentons qu'il y a autre chose. Et cet "autre chose", c'est un magnifique éloge de la littérature. Il y a dans ce roman un amour très pur pour de grands écrivains comme Gide principalement, Péguy, ou encore Sartre dont je crois deviner qu'il est peut-être aujourd'hui l'un des préférés de Yann Moix. (Choix qui me réjouis, car j'ai toujours été révolté par les nains qui traitaient avec mépris ce géant de la prose française - relisez Les Mots ou La Nausée, si vous en doutez). Ces éloges, ou ces évocations d'écrivains ou, plus loin, de grands pianistes, je ne les ressens pas comme un étalage de culture ou une manière de frime, compensant le rôle misérable de l'enfant persécuté. Mais l'expression d'une foi, que je partage : l'art peut nous sauver car ce qu'il fonde en nous est indestructible.
Pourquoi est-ce un "roman", et pourquoi ne pas appeler cela "récit" ou "confession" ? Le qualificatif de roman est à mon sens pleinement justifié par la technique narrative (et bien sûr le style). Le texte est construit en deux parties très distinctes : "Dedans" et "Dehors". Chaque chapitre est un moment d'une année scolaire. Voilà les deux axes suivant lesquels vont s'ordonner les épisodes. Si l'on prend cette construction au pied de la lettre, nous pouvons dire que "Dedans" ce sont toutes les scènes qui se passent en famille, et "Dehors" toutes celles qui sont, plus ou moins, en dehors de ce cercle de feu (école, rue etc.). L'idée absolument géniale de l'auteur est de reprendre la même chronologie dans la seconde partie que dans la première (Cours préparatoire, CE1, CE2, etc.). Ainsi, nous savons tout ce qui se passe dans son intimité (car les coups et les traitements criminels restent secrets) au moment où nous sont racontés les événements de "Dehors" où aucune allusion n'est faite à sa situation familiale. Façon pour nous de ressentir encore plus fortement ce qu'il vit face à l'indécente indifférence du monde et des autres. A la lecture, les deux temps du récit se superposent.
Mais faut-il s'en tenir à cette simple explication du "Dedans"/"Dehors" ? N'y a-t-il pas un autre sens à chercher ? Pour moi, une autre aventure nous est ici racontée : comment devient-on écrivain ? Je veux dire, pas quelqu'un qui écrit ; mais un écrivain véritable. C'est ce qui nous est raconté en creux, et il faut l'avouer, sans complaisance aucune par Yann Moix qui pointe le défaut qu'il a traîné pendant des années : ses textes pouvaient être brillants, bien écrits, prometteurs ; ils n'étaient pas les siens. Ils n'étaient qu'une involontaire imitation de ceux qu'il admiraient. Car il n'y a que Gide qui écrit comme Gide, que Sartre qui écrit comme Sartre etc... Ils avaient inventé leur propre langage. Un écrivain est quelqu'un qui exprime dans une langue qui n'est que la sienne quelque chose qui doit être entendu dans la langue de tous. Et c'est cela que raconte ce roman qui se commence dans l'impossibilité de dire l'horreur de l'enfance (in-fans) et se termine au moment où son premier livre, vraiment personnel va paraître.
C'est tout cela, et bien d'autres choses dont je n'ai pas le temps de parler, qui fait de cet Orléans un livre de grande qualité, que l'on peut lire en confiance, même si l'on n'aime pas Yann Moix. Il prête à discussions, notamment sur le fait qu'aucune "explication" n'est donnée à propos de l'attitude des parents. Pour moi, trouver une explication, voire une excuse eût été obscène : il y a des choses qu'on ne doit pas pardonner, par exemple la violence sauvage, l'humiliation, en particulier quand elles s'exercent contre un enfant.
S'il me fallait trouver des "défauts", d'ailleurs minimes, à ce livre je relèverai dans les toutes dernières pages un certain maniérisme sur les conjugaisons (qui revient un peu trop souvent). Cette fin me semble d'ailleurs plus faible que le reste du livre et je me demande si elle n'a pas été écrite avec plus de précipitation. Il y a aussi parfois des listes (de jazzmen par exemple) qui me paraissent un peu longues. Mais tout cela n'est rien en regard de l'ensemble si talentueux et surtout si sincère. C'est une qualité qu'il me plait ici à vanter, tant elle paraît étrangère à la fausse image que nous renvoient parfois nos petits écrans.
Je ne serais pas étonné que ce livre marque dans l'oeuvre de Yann Moix le début d'une autre naissance, d'une nouvelle étape peut-être débarrassée d'un "héritage" qui lui pesait.
Aussi j'espère que vous me ferez part de vos réactions quand vous aurez à votre tour lu ce livre ; car je ne prétends pas (et ne désire pas) détenir en matière de goût quelque vérité universelle.
Yann MOIX : Orléans (Grasset), disponible le 21 août.



J’abhorre Yann Moix à priori, oui je peux me bloquer sur des comportements, phrases belliqueuses, c’est comme ça. Votre chronique rappelle que pour juger quiconque, il faut en connaître les origines, l’enfance... versus judiciaire, donc il se peut que si le rencontre, j’ai envie de le lire
RépondreSupprimerChère Eliane ! vous étiez attendue ici comme la louve blanche ! Merci d'avoir pris le temps de lire et commenter. Je comprends très bien que vous puissiez bloquer sur Yann Moix, en raison de quelques passages télé ou articles assez cinglants. Mais comme vous le savez, les gens qui ont subi de grandes violences dans leur enfance en gardent souvent un reste d'agressivité ; et ce livre-ci l'exprime très bien. Si un écrivain vaut quelque chose, c'est par ses livres : c'est là qu'il donne le meilleur de lui-même, et celui-ci, je crois, vaut la peine (et le plaisir) d'être lu.
SupprimerMerci pour cette chronique. J'attends avec impatience ce prochain roman (qui initie d'ailleurs une trilogie). Pour moi, Yann Moix est le plus grand écrivain français actuel. Dommage que la majorité des gens ne lit plus/pas et ne retient de l'homme que l'image d'un trublion capricieux du petit écran. Sa prose est pourtant magnifique, sa pensée profonde, son analyse du monde qui nous entoure toujours percutante. J'aime sa franchise, ses longues listes, ses prises de risque dans la forme et le fond. "Podium" m'a fait tellement rire, "Naissance" m'a plus qu'enchanté par certains passages que l'on ne trouvera jamais ailleurs, "Dehors" m'a totalement subjugué par ce mariage parfaitement réussi entre le fond (pourquoi les exilés meurent dans l'indifférence) et la forme (un bijou littéraire virulent écrit en 1,5 mois) !
RépondreSupprimerQuel enthousiasme Maki ! Vous défendez Yann Moix mieux qu'il ne l'aurait fait lui-même... Et vous m'apprenez quelque chose : ce projet de trilogie dont e n'avais pas entendu parler. De quoi s'agit-il ? Dites m'en plus !
SupprimerVotre commentaire soulève un autre point qui m;inquiète également : les gens ne lisent plus, et souvent émettent des jugements sur des auteurs qu'ils ne connaissent quasiment pas !
Pour le projet de trilogie, il y a un récent post sur son compte Facebook où l'on voit les trois couvertures des épreuves chez Grasset. Pour le contenu de "Reims" et "Verdun", je n'en sais pas plus. Moix fonctionne souvent par trilogie dans son oeuvre : il y a eu tout d'abord les romans de l'amour fou ("Jubilations vers le ciel", "Les cimetières sont des champs de fleurs", "Anissa Corto"), puis ceux de la décadence ("Podium", "Partouz", "Panthéon"). "Naissance" et "Dehors" sont à part (le 1er est hors-norme et vaut plusieurs trilogie à lui seul, le second est une réponse dans l'urgence à la surdité du gouvernement face au sort des migrants). "Une simple lettre d'amour" et "Rompre" sont liés (par leur court format et leur contenu qui traite du rapport de Moix aux femmes) ; y aura-t-il un 3ème livre du même acabit ?
SupprimerLes gens lisent peu en effet, les écrans sollicitent les esprits plus que jamais. Et même si la lecture sur écran demeure chez certains, l'immersion dans un texte littéraire devient impossible par manque de concentration chez beaucoup de nos concitoyens (adultes, enfants). Qui lit Jules Verne, Victor Hugo, ... aujourd'hui ? De moins en moins de gens malheureusement. La société évolue bien sûr mais le manque de recul, d'analyse, le manque d'esprit critique est pour moi lié à cet univers de zapping, de sollicitations infinies sur tout et n'importe quoi...